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Calais, déversoir des exodes oubliés - ou la vie réinventée

Calais, déversoir des exodes oubliés - ou la vie réinventée

Photographe : Yldune OZIAN - Publié le 21 août 2008.

Mots clefs liés : migrations No land’s men

Coups de tonfa, gaz lacrymogène, ce matin du 17 janvier 2008 le réveil a été dur pour les résidents de la zone des Dunes. Rien de bien inhabituel pour les migrants de Calais, me direz-vous. Ce qui fut bien différent ce jour là, c’est sans doute l’esprit liquidateur des agents de police qui firent le réveil matin : depuis le samedi précédent, la CRS 3 était parasitée par la gale et l’un de ses agents hospitalisé1, ce qui n’eut sans doute pas pour effet de calmer l’ardeur chasseresse des policiers. Ils se sont donc contentés d’arriver avec cinq véhicules et une vingtaine d’agents accompagnés de chiens, afin de ramasser tous les étrangers de la « jungle » des Afghans, pour finalement mettre feu à tous leurs abris. Une désinfection en somme. Les Afghans rencontrés sur place le jour suivant racontent avec incompréhension de quelle façon ils ont été tirés par les pieds hors de leurs cabanes, à grand renfort de matraques et de bottes, puis embarqués dans les vans garés au milieu de l’enceinte de l’usine Tioxide. Après ils n’ont rien vu, mais à leur retour tout était calciné. C’est triste à voir. Les cendres sont seules à témoigner de ce que personne hormis les migrants n’a vu : tout ce qu’il reste des réchauds, ce sont des carrés de briques éclatées et des casseroles carbonisées. Le reste n’est qu’amoncellement de vêtements et de pneus brûlés, de tôles et de grilles tordues par la chaleur…

Déni de refuge
 Vers 13 heures, au terrain vague du quai de la Moselle, ce sont toujours les mêmes visages burinés mais jeunes, les mêmes adolescents agenouillés le long des grilles, les mêmes humains en habits dépareillés que ceux qui depuis cinq ans viennent chaque midi chercher ici le repas donné par les associations. Ils sont encore entre 150 et 400, exilés de la guerre et blessés de la vie. Les noms changent, mais les destins sont étrangement similaires. Qu’ils viennent d’Afghanistan, du Kurdistan irakien, de l’Erythrée ou de la Somalie, de Palestine ou d’Iran, ce sont souvent les mêmes récits racontés avec la même tristesse. Ce sont aussi toujours les mêmes regards où se mélangent l’espoir, la peur et la mélancolie. Ce sont autant de vie qui se sont échouées sur les plages de Calais depuis la fermeture de Sangatte au printemps 2003. Cette petite ville du nord est devenue un récif au milieu d’une mer d’injustice, sur lequel des milliers d’exilés ont séjourné et continuent de séjourner avant de rejoindre l’eldorado britannique. Ils s’appellent Rasul, Abdullah, Walli, Safiullah, Ahmed, Hassan et parfois même John, noms véritables ou noms d’emprunt. Ils fuient la mort, la pauvreté, la faim ou l’absence de liberté, mais ne sont pas reconnus chez nous comme réfugiés. Quand bien même la convention de Genève reconnaît comme réfugié "toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions […]", les Etats européens s’essuient depuis bien longtemps avec cette définition large du réfugié pour pouvoir refouler les milliers d’étrangers qu’ils accusent de perturber leur prospérité.

L’Europe citadelle
 L’Europe de l’argent est aussi devenue une Europe citadelle. Ce fut d’abord la mise en place de Schengen et de ses visas uniformes, puis l’agence Frontex pour coordonner les polices aux frontières des états membres, le système Eurodac pour centraliser les empreintes digitales des immigrants en situation irrégulière, les brigades internationales RABIT pour l’intervention rapide aux frontières, et enfin les Centres de Rétention Administrative aujourd’hui au nombre de 174 à travers toute l’Europe et même au-delà des frontières européennes, au Maroc ou en Ukraine2. On a même commencé à sous-traiter la gestion de nos frontières par des polices privées agissant au cœur des autres continents. Les directives et les lois s’enchaînent pour toujours mieux gérer les flux migratoires et surveiller l’étranger qui franchit les portes de l’Europe : visas aéroportuaires, zones d’attentes, rétention jusqu’à 18 mois, prélèvements d’ADN, expulsions groupées, etc. Nos politiques sont désormais clairs là-dessus : « Pour venir, il faut être invité ». Voilà qui ressemble étrangement à la politique des visas menée par les anciens régimes soviétiques. À quand la propiska pour avoir le droit de changer de lieu de résidence ?

Pas si misérables que ça
 Dans la file qui attendait le repas près de la Cabina, ce mobil home juché au milieu du terrain du quai de la Moselle, on pouvait rencontrer il y a peu un Kurde irakien qui se cachait le visage derrière une écharpe noire. Il disait que chez lui, il était garde du corps du premier ministre du Kurdistan Nechirvan Barzani, mais ne voulait pas que les autres le sachent. Et puis il y avait là aussi Wahed Ulah, qui était professeur d’anglais en Afghanistan, John et un autre Africain qui étaient doctorants de sciences politiques en Erythrée, un jeune Afghan qui était traducteur pour l’armée américaine, un grand costaud qui était officier de police en Irak, Muhammad qui était chef d’entreprise en Iran, Sami, un étudiant en médecine érythréen qui a fuit son pays pour échapper à l’enrôlement forcé dans l’armée et poursuivre simplement ses études : « Pourquoi on fuit nos pays ? Souvent, on a un travail, notre famille là-bas. Si on pouvait y vivre en paix et en liberté, on ne partirait pas. Mais on y est menacés : c’est la première raison de notre départ ». Ils vous accueillent avec un grand sourire, vous parlent avec sincérité, vous proposent de partager avec vous la ration qu’ils ont eue de la part de l’association La Belle Etoile. Ils sont curieux et demandent qui on est, ce qu’on fait dans la vie, si on est mariés, ce qu’on pense de notre président, puis concluent les conversations avec de récurrents « Police no good » qui en disent long sur ce qu’ils subissent à l’écart du centre-ville. En parlant avec eux, on comprend vite comment ils fonctionnent, ce qu’ils ressentent face à la violence policière, l’injustice de leur condition et l’absurdité des préjugés qu’on a sur eux. En premier lieu, l’insupportable « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » qui tient lieu d’argument de poids de la part de tous ces gens qui ont assimilé la présence de l’étranger comme un handicap. C’est cette image de « l’étranger voleur d’emploi », du « mendiant aux portes de l’Europe », du « métèque » ou de « l’envahisseur » qui hantent les esprits occidentaux. L’immigrant est présenté comme un profiteur ou comme un pauvre en haillons qui vient quémander l’aumône et prendre la place de « l’honnête citoyen européen », alors qu’il est parfois issu d’une classe moyenne éduquée, diplômée et qualifiée, qui a pu dépenser jusqu’à 10 000 euros pour faire son voyage vers ce qu’il croyait être la liberté. Et quand bien même il serait vraiment pauvre, cela ne justifierai-t-il pas davantage qu’on lui offre un abri ? C’est tellement plus facile de le présenter négativement pour faire accepter à l’opinion publique la nécessité de sa reconduite à la frontière. Mais c’est sur ce dernier point que se situe le noeud des politiques migratoires européennes : si l’étranger est mineur ou si l’on ne peut prouver son origine, il deviendra impossible de le reconduire à la frontière, du moins jusqu’à ce que la nouvelle directive européenne soit adoptée. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’un migrant soit affublé d’une fausse date de naissance pour le faire apparaître comme majeur. Ce n’est pas rare non plus que le migrant lui-même se fasse passer pour mineur, afin d’échapper à l’expulsion. La reconduite à la frontière prend le plus souvent la forme d’un transfert vers le premier pays européen où le migrant à mis les pieds en arrivant dans l’espace Schengen : Grèce, Italie… Le migrant a été tracé grâce à ses empreintes digitales laissées lors de sa première interpellation et sera irrémédiablement renvoyé vers l’endroit où il les a donné, censé être le seul pays où il peut faire sa demande d’asile, d’ailleurs le plus souvent rejetée. On verra pour cette raison la grande majorité des africains se mutiler le bout des doigts avec du fer sortant du feu ou avec des rasoirs. Tous les moyens sont bons pour échapper à l’arbitraire policier.

Nuits d’écueils
 18h30, les migrants convergent vers le quai Paul Dévot pour la distribution de nourriture du soir. Ils apportent avec eux les attristants récits de leur survie quotidienne, entre foulures et coupures, coups de matraques et courses à travers les épines d’argousiers. Mais il y a aussi les nouvelles qui mettent davantage en colère, comme ce jeune Kurde ébouillanté au visage avec du café par un routier, cet Erythréen poignardé au cou par un nazillon, cet adolescent afghan tombé du camion et dont la jambe a été écrasée, cette jeune Erythréenne tuée sur l’autoroute… Sans compter la violence policière gratuite : alors que nous marchons dans Calais, nous sommes rattrapés par un Erythréen visiblement paniqué. Il nous explique qu’il s’est fait arrêter par la police, mettre en garde-à-vue, et qu’au moment de le relâcher, un des policiers l’a mis à terre et tabassé avec ses rangers. Il boite et se tient le bras. Nous l’emmenons à la PASS, sorte de mini-hôpital pour malades ou blessés sans ressources, où se réunissent l’après-midi plusieurs dizaines de migrants qui viennent s’y reposer, prendre une douche, bavarder, mais surtout, échapper à l’oppression policière permanente. L’infirmière diagnostique une luxation qui sera confirmée par une radio : Mica a le bras totalement démis de l’épaule. Il refuse de se faire soigner : « No treatment in this nazis country. First I want to meet mister Justice ». L’hôpital donnera un papier attestant de ses blessures, avec lequel il va porter plainte accompagnée de Sylvie, de l’association Salam. Autant dire que la plainte n’aboutira pas : comment porter plainte contre la police, à la police ?
 On n’en finit pas de découvrir l’enfer de la nuit calaisienne pour ces jeunes hommes et femmes qui ont dû déjà traverser tant d’épreuve pour parvenir jusque-là. Calais est une terre d’écueil, un caillou dans la chaussure du migrant, la dernière barrière à franchir avant d’arriver au but. Et les moyens pour y parvenir sont limités. Il faut chaque nuit marcher vers les zones de parking où les camions passent la nuit avant d’embarquer sur les ferries. Ce sont deux heures de marche, puis la rencontre avec les passeurs qui monnayent une place dans le chargement ou sur les essieux entre 400 et 1200 euros (300-1000 pounds). C’est aussi l’attente, puis les portes du fourgon qui s’ouvrent sur des chiens renifleurs, la police anglaise, l’échec. Très souvent le migrant se trompe de camion et se retrouve en Belgique, d’où il doit revenir à pieds. Ou alors la Police aux Frontières française, tout simplement, puis le Centre de rétention de Coquelles. Relâchés le matin, les migrants refont surface à la distribution, relativisant leur échec par un constat simpliste : « no chance ».

Calais passe à droite
 No chance pour Calais qui vient de passer à droite ce 16 mars dernier, avec la victoire de la candidate UMP Natacha Bouchart. Menant une liste d’ouverture, elle a remporté la mairie après les 37 ans de règne de Jacky Henin (Parti Communiste). Certes la mairie PCF n’avait jamais rien fait en faveur des migrants de Calais, mais il est à craindre que la droite sarkozyste ne soit pas plus à leur avantage. Si Natacha Bouchart avait promis la création d’un Conseil des migrants et de pousser la réflexion sur un centre d’accueil des migrants près de la zone industrielle Marcel Doré, il est fort peu probable que la hiérarchie de l’UMP, prennent le risque d’accepter un nouveau Sangatte, que Sarkozy lui-même avait fait fermer en 2003. Promesses en l’air donc ? Une chose est certaine, cela ne contribuera pas à mettre un terme à l’omniprésence policière. Calais est un véritable chemin de ronde pour les CRS qui, du matin au soir interpellent les migrants le long des rues.

Une farandole de solidarité
 Et du côté des associatifs, l’épuisement se fait sentir. Ce sont bien souvent les mêmes personnes qui répètent quotidiennement et depuis bientôt cinq ans les mêmes gestes et les mêmes paroles. Dans leurs discours, le fatalisme l’a emporté, mais rien ne semble pouvoir gagner leur volontarisme. Distribution du thé à 11 heures et repas du midi à la Cabina, repas du soir au quai Paul Dévot, vestiaire le samedi à l’Eglise Notre Dame, douche au local du Secours Catholique, soins à la PASS rue des soupirants… La farandole de la solidarité ne cesse de tourner et tournera encore tant que rien ne sera fait pour offrir aux migrants le minimum vital et tant que la forêt et les squats seront leurs seuls refuges.
 Des journalistes, les bénévoles en ont vu passer des myriades, posant irrémédiablement les mêmes questions et prenant toujours les mêmes images. Des politiques aussi il en est passé des dizaines, venues se faire mousser ou montrer leur impuissance, de Dominique Voynet à Dominique Strauss-Kahn, en passant par José Bové ou Isabelle Carré. Ce sont des milliers de regards extérieurs qui se sont posés sur Calais depuis que Sangatte a fermé ses portes. Mais les regards n’y ont rien changé. Le regard de l’opinion non plus ne semble pas vouloir changer : les européens n’ont toujours pas compris que de mettre des batteries de missiles le long des frontières ne suffira pas à arrêter des hommes et des femmes qui n’ont plus rien à perdre.

Instrumentalisation de l’humain
 Mais veut-on réellement les arrêter ? À écouter les discours politiques, il semblerait qu’on veuille restreindre drastiquement l’immigration, mais à l’épreuve des faits et des statistiques, on s’aperçoit que les expulsions en métropole n’atteignent pas les chiffres mirobolants que l’on croit, même s’ils sont déjà bien trop élevés. Des 24 000 expulsions réalisées en 2007, un peu plus de 16000 ont été réalisées uniquement vers Anjouan depuis Mayotte3, où vivent près de 55000 clandestins. À hauteur de 20 par jour, les expulsions de la métropole sont donc relativement faibles au regard de ce qu’il se passe aux frontières éloignées de l’Europe. Ce qui apparaît davantage lorsqu’on se penche sur la réalité des faits migratoires européens et en tenant compte de la réalité démographique européenne, c’est-à-dire une Europe vieillissante en manque de main-d’œuvre, c’est que rien n’est réellement fait pour stopper l’afflux de migrants. Tout porte à penser qu’il s’agit plus de gérer les flux dans le sens d’une répartition globale de la main d’œuvre précaire au sein de l’espace Schengen, afin de pallier le manque de main-d’œuvre à venir. Les politiques ont bien compris l’enjeu économique des politiques migratoires et semblent tout faire pour freiner l’immigration familiale au profit d’une immigration du travail. C’est donc un rapport mercantile que l’Europe entretient à l’égard de ses immigrants, optant pour une immigration choisie lui permettant de sélectionner les candidats à l’immigration aux portes de l’espace Schengen. Cette instrumentalisation de l’humain pose un problème éthique majeur, qui est la négation du « droit au bonheur » et du « droit d’asile » qu’implique la généralisation de ces politiques. Si l’on analyse les chiffres, on apprend qu’une expulsion coûte à l’Etat français 25.000 euros, donc ce seraient près de 3 milliards d’euros, soit l’équivalent du déficit annuel d’assurance vieillesse qui serait partis en fumée depuis 20034. Si l’Etat français est prêt à consentir de telles dépenses pour expulser 2% des 400 000 sans-papiers présents sur son territoire (ou 10% des 80 000 personnes entrant en France illégalement chaque année)5, c’est aussi sans doute parce que l’opinion publique l’exige : le pragmatisme politique s’est toujours accompagné de la nécessité pour l’Etat de désigner parmi la population des boucs émissaires, afin de se dédouaner de ses échecs en termes de politiques sociales. L’étranger et ceux que la Droite stigmatise sous le terme « d’assistés » sont rendus responsables des taux de chômage records provoqués par les politiques libérales. Pour concilier un discours sécuritaire et le laxisme qu’exigent les besoins réels de l’économie libérale, il a fallu trouver les réponses adéquates. Faire mentir les chiffres et brasser du vent devient donc la solution au problème. Hélas, cela se traduit directement par le harcèlement que subissent les migrants et sans-papiers, sans compter l’humiliation et les mauvais traitements que la politique du rendement engendre chez les policiers chargés d’exercer cette chasse à l’homme quotidienne. La violence du discours se transmet de haut en bas de la hiérarchie et s’exprime à la base par des violences physiques que légitiment désormais les bulletins de vote de la majorité.
 Une fois ce constat établi, Calais apparaît à la fois comme le laboratoire d’essai des politiques migratoires, où peuvent également être testées les différentes méthodes policières, mais également comme la tâche d’huile sur la robe immaculée qu’on veut faire porter à l’Europe…

Les migrants de Calais sont les miroirs de notre mauvaise conscience.

 Texte : Eunous
 Photographies : Julie Rebouillat

Voir à ce sujet le film No Comment de Nathalie Loubeyre et Joël Labat

Une exposition photographique du sujet existe. N’hésitez pas à me contacter à ce propos.

1 Article page 7 du Nord Littoral du 17 janvier 2008.
 2 Le camp de Pavsino en Transcarpatie fait office de Centre de Rétention pour près de 400 personnes retenues pour une durée indéterminée et dans des conditions de droit et d’hygiène minimales.
 3 Chiffres donnés par le collectif franco-comorien STOP-Kwassa créé en 2007 pour sensibiliser l’opinion sur le drame de l’immigration entre les Comores et Mayotte.
 4 Chiffres de l’étude menée par Damien de Blic, post-doctorant à l’EHESS, publiée dans un article paru sur le site Internet de la revue Mouvements le 23 mars 2007.
 5 Chiffres du ministère de l’intérieur, de l’Ofpra et de l’Observatoire statistique de l’immigration et de l’intégration pour 2005, publiés par Libération en 2006.


 
 

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