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Lille : au coeur du mouvement étudiant.

Lille : au coeur du mouvement étudiant.

Photographe : Julie Rebouillat - Publié le 27 janvier 2008.

Mots clefs liés : manifestations anti-LRU

"Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu". (Bertolt Brecht).

Autonomie, le mot est lâché. Depuis le 10 août 2007, nos universités sont sous le régime hyperprésidentiel de l’autonomie. Il a fallu un mois pour qu’on réagisse et qu’on comprenne vraiment les enjeux réels de ce qui nous était présenté comme un gain de liberté pour nos campus par rapport au pouvoir central. Les syndicats s’organisent, les étudiants se mobilisent, on parle de privatisation, de perte de représentativité des étudiants et personnels dans les conseils, d’omniprésence progressive des chefs d’entreprises, de fermeture de filières et d’augmentation des frais d’inscription. Tout ça semble compliqué, mais les Assemblées Générales s’enchaînent pour lister les ravages qu’implique cette loi. Certains lisent le texte de lois, d’autres se contentent d’en lire les analyses, beaucoup font confiance aux discours et une minorité s’intéresse au contexte législatif de cette loi qui semble s’inscrire dangereusement dans une logique globale de mise en concurrence et de privatisation des services publics.

Très vite, on ressort les méthodes d’organisation mises en place lors de la lutte contre le CPE et des règlements d’Assemblée Générale sont votés, des bureaux avec un président, deux secrétaires et deux modérateurs sont constitués, des commissions sont instaurées. Mais il faudra attendre la semaine fatidique du 6 novembre pour que les chaises et les tables se transforment à nouveaux en matériel de construction et que derrière toutes les portes de nos facs s’érigent des barrages infranchissables et gardés. C’est grâce à ce dispositif que seront possibles les débats animés qui partout monteront durant plusieurs semaines des amphis occupés.

Les premières AG rassemblent des centaines de personnes qui viennent pour s’inquiéter, chacun à sa manière, de la poursuite des études. Un clivage sépare ceux qui revendiquent leur "droit d’étudier" et ceux qui lui préfèrent le "droit à l’éducation". La nuance est subtile, mais la différence est visible : il y a ceux qui voient dans l’avenir et ceux qui veulent avant tout voir se finir sans dommage l’année commencée. On entend s’exprimer l’individualisme des uns, l’inquiétude des autres. Mais parfois les deux se mélangent, alors un grand nombre d’étudiants perdent leurs repères : qui croire ? Où sont les gentils et où sont les méchants ? Les altercations entre partisans du blocage, anti-bloqueurs, pro-LRU, anti-autonomie, sortent du débat d’idées pour entrer dans celui de l’appartenance sociale. Si on écoute les discussions, il y aurait d’un côté des bourgeois pétris de confort, de l’autre des anarchistes fainéants et indisciplinés. Mais à force d’AG et de débats houleux, on s’aperçoit que la chose n’est pas si simple et qu’on a avant tout à faire à un clivage entre "ceux qui font confiance aux politiques" et "ceux qui savent qu’on se fout d’eux", entre "ceux qui se plient" et "ceux qui se révoltent", mais aussi entre "ceux qui s’informent" et "ceux qui s’en fichent".

Ce sont finalement les bloqueurs qui l’emportent pendant plusieurs semaines, alternant les initiatives, les actions et les manifestations, pour se faire voir et se faire entendre. Mais les médias ne suivent pas. Souvent la télévision montre les bloqueurs comme de dangereux extrémistes, on voudrait faire croire aux spectateurs de la société que ces votes majoritaires sont le fait d’une minorité intolérante. Les articles s’enchaînent et se focalisent sur le mécontentement des "usagers en galère", les mêmes qu’on interroge sur les quais des gares pour montrer que la grève, qu’elle vienne des cheminots ou des étudiants, est une chose innommable qui gêne le consommateur et porte atteinte à l’ordre public. Les journalistes ont les mains liées par leurs rédactions, par ce qu’ils appellent la "ligne éditoriale", et ne semblent pas s’alerter de cette nouvelle forme de censure : ce qu’on montre des grèves, c’est ce que les autorités voudraient que la population en pense. Les étudiants réagissent vite, votent l’exclusion des médias et quand la coordination nationale se réunit chaque week-end dans une ville de France, les journalistes sont relégués avec humour dans des zones entourées de barbelés dessinés à la craie ou dans des salles de quarantaine. La réplique est facile, les étudiants mobilisés sont des dictateurs et désormais tous les qualificatifs sont possibles : khmers rouges, terroristes…

Et puisqu’ils sont des criminels, on mobilise contre eux les Brigades Anti-Criminalité, on déploie les CRS. Rien n’empêche plus les caméras de montrer la police attaquer avec violence les étudiants. Les spectateurs s’en réjouissent, applaudissent cette violence légale. On est choqué. La société a-t-elle perdue toutes ses valeurs ? Tout est-il possible ? Oui, définitivement oui. Les coups de matraques pleuvent, le gaz est projeté à la face des gens jusque dans les rues commerçantes où des centaines de gens non impliqués, de tous âges, en prennent dans les poumons et dans les yeux (Rue de Béthune à Lille le jeudi 6 décembre). Rien ne les empêche de frapper à hauteur du visage. A Nantes un étudiant reçoit un projectile de flash-ball à deux centimètres de l’oeil et manque de le perdre (27 novembre). Beaucoup d’autres subissent des points de suture au front, à l’arcade, aux tempes. Ailleurs on voit un président d’IEP attaquer ses étudiants à coups de poubelle métallique (Grenoble le 29 novembre) ou des CRS charger des lycéens avec une violence sans égale (Lycée Pasteur le 29 novembre). Tout le monde se pose la question et en connaît secrètement la réponse : un pays qui laisse la police frapper ses lycéens mineurs et ses étudiants est-il en bonne santé ?

Mais la lutte continue et les incidents n’ont pas pour effet de calmer la mobilisation, mais plutôt de radicaliser ceux qui étaient les plus concernés, les plus conscients des risques qu’implique cette loi. Ca et là fleurissent les manifestations sauvages, les occupations de locaux institutionnels, les actions matinales et insolentes. On se soucie désormais plus tant de ce que bavent les journalistes, mais plutôt du prix qu’a l’avenir, de ce que vaut la révolte. On sait qu’elle est légitime, mais on ne veut pas qu’elle soit anéantie parce que le rapport de force est beaucoup trop désavantageux. Alors on accepte les votes administratifs qui désincarnent la lutte, on sollicite les médias pour des communiqués explicatifs, on reprend le temps d’expliquer pédagogiquement ses revendications… On contacte les autres secteurs en lutte, on se rend dans les AG interprofessionnelles où se réunissent de façon sporadique les représentants de syndicats professionnels. On clarifie ses revendications. A Lille, on donne vie à une double plateforme de doléances.

La première fait état de ce que les étudiants refusent :
 • la dépense libre des dotations de l’Etat, voire libre fixation des frais de scolarité, c’est-à-dire une augmentation progressive et sans limite des frais d’inscriptions.
 • la répartition libre des crédits de l’Etat dans les différentes filières, donc instauration de filières dites rentables et fermeture progressive de filières dites "poubelles"
 • une sélection progressive sur dossier à l’entrée de l’université.
 • un recrutement autonome des enseignants, des chercheurs et du personnel administratif. Voire libre gestion de la politique salariale et des plans de carrière, donc signature de contrats de droit privé.
 • la perte de représentativité des enseignants, personnels et étudiants dans les Conseils d’Administration au profit de la seule présidence.
 • l’entrée des entreprises dans les organes décisionnels de l’université, impliquant le droit de regard des chefs d’entreprises sur les budgets et le contenu des filières.
 • l’appel à des financements privés de la part des universités pour subvenir aux besoins financiers dont l’Etat s’est désengagé.
 • l’acquisition de valeurs mobilières et constitution de fonds de placements par les universités, donc transformation de l’université en entreprise.

La seconde fait état de ce que les étudiants demandent :
 • la suppression de la LRU, de la Loi sur l’Egalité des Chances et l’opposition à l’instauration du processus de Bologne.
 • un service public gratuit, de qualité et non soumis aux lois du marché (qui implique la suppression des franchises médicales).
 • la titularisation des précaires de la Fonction Publique.
 • les 37,5 anuités pour tous.
 • la généralisation de la semaine de 4 jours (32 heures) générant la création de CDI.
 • une meilleure répartition des richesses, par l’instauration de taxes sur les grosses fortunes et les transactions.
 • la régularisation des sans papiers présents sur le territoire français (impliquant l’arrêt des expulsions).
 • l’abandon des réformes de la carte scolaire et de la carte judiciaire.
 • un logement décent pour tous.

Finalement tout semble très difficile, la fatigue monte, les bloqueurs quittent les barrages. On déplore la faible participation des enseignants qui se disent pourtant solidaires, on les accuse de ne pas avoir de conscience, d’être des socialo mous. Pourtant, dans certains endroits l’activité militante persiste, comme à Lille où le campus de lettres de Lille3 s’accroche à son blocage et continue à faire tourner ses commissions. Avec les facs voisines on continue de crier sa colère et on ne cède pas au fatalisme. La lutte aura-t-elle un avenir ? Dans les esprits résonne la réponse : la police nous le dira. Oui, car en définitive, ce qu’on retire de cette lutte, c’est que le pouvoir est devenu autoritaire, qu’il n’écoute pas et n’entend pas, qu’il fait parler les matraques au préalable de toute tentative de dialogue…

Sans surprise, c’est ainsi que s’est terminé le mouvement à Lille 3 à la veille des vacances de noël. Le jeudi 13 décembre, alors que les étudiants marchaient dans les rues du centre ville, les escadrons gouvernementaux sont venus investir le campus et déblayer les barrages. Alertés par cette fourberie, les militants ont reflués alors sur la fac pour bouter en dehors les envahisseurs, mais se sont retrouvés chargés sur l’esplanade à renfort de gaz lacrymogène et de matraques. Des étudiants non impliqués dans le mouvement ont alors été eux aussi ratissés en dehors du campus alors qu’ils quittaient paisiblement la bibliothèque. S’en est suivie une battue dans le quartier Pont de Bois, à l’heure où sortaient les lycéens, eux aussi bousculés par la police. Rien ne s’est produit ce soir là, car ce n’est que le lendemain qu’une centaine de militants étudiants ont voulu réoccuper l’université où les compagnies de CRS avaient passé la nuit.

Rendez-vous est donné dans l’obscurité pour empêcher l’entrée à Lille 3. Un bloc de militants fait tampon au niveau de la grille, avant de se faire enfoncer par les CRS qui les repoussent jusqu’à la passerelle qui amène au campus, où pendant quelques minutes les forces s’équilibrent et chacun pousse de son côté pour repousser les autres. Finalement, la police gagne au jeu. Les étudiants non grévistes sont filtrés, tandis que les militants parviennent à entrer sur le campus par les autres issues. Le reste de la journée voit l’occupation agitée du CA où un jet de madeleines répond à l’intrusion de quelques policiers, puis une très longue attente pour savoir si oui ou non les CRS réinvestiraient la fac qui, mine de rien, avait été reprise par les étudiants mobilisés. On prépare des extincteurs, on solidifie les barrages, on crée des pièges artisanaux, puis on attend l’assaut final. Il n’aura finalement pas lieu, le président de l’université craignant les débordements. L’armada de police encore mobilisée à l’entrée du campus est alors invitée à se replier. La bataille est terminée.

Tant bien que mal, par un vote en AG le lundi suivant, le mouvement est reconduit jusqu’aux vacances, tandis que les modalités d’examen sont adoptées pour que tous puissent réussir leur semestre. Ce dernier baroud d’honneur aura l’avantage d’avoir fait de Lille 3 le fer de lance de la contestation décembriste de la LRU. Pourtant, dans les faits, le mouvement vient de vivre ses derniers instants. Il est temps d’aller faire les fêtes en famille, d’oublier qu’on a été pendant deux mois les participants à une rébellion qui se voulait durable.

Le mouvement est mort, vive le mouvement !

Texte : Eunous
 Photos : Julie Rebouillat

Lien :
 Autocritique du mouvement LRU


 
 

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